Un territoire sous tension, entre ancrage local et fragilités persistantes
Le territoire des Terres de Chalosse, au sud du département des Landes, se définit d’abord par son attachement à la terre, à un mode de vie rural structuré autour de l’agriculture, de l’artisanat, des traditions et d’un tissu associatif actif. Cet ancrage fort constitue une richesse. Il n’efface pourtant pas les fragilités sociales, économiques et formatives qui traversent le territoire et qui, aujourd’hui, interrogent sa capacité à offrir des perspectives durables à l’ensemble de ses habitants.
À l’échelle départementale, les données socio-économiques mettent en évidence des disparités de niveau de vie, avec un taux de pauvreté de 11 % en 2023, inférieur aux moyennes régionale et nationale, mais révélateur de situations de précarité avérées. Le revenu médian s’établit à 22 300 €, et moins de la moitié des ménages sont imposés. Ce contexte pèse sur les conditions de logement et accentue la répartition géographique des publics fragiles, notamment les jeunes en milieu rural, nourrissant une forme de discrimination territoriale.
La crise sanitaire a marqué un point de rupture. Après plusieurs années de baisse du chômage, les Landes ont connu en 2020 une hausse de 7,8 % des demandeurs d’emploi de catégorie A, touchant plus fortement les seniors (+9,1 %). Plus de 37 000 personnes étaient alors inscrites à Pôle emploi, signalant un choc durable sur le marché du travail local.
Une économie locale dynamique mais segmentée
Le tissu économique landais repose sur quelques piliers structurants :
– l’agroalimentaire,
– la filière bois-papier,
– la fabrication de matériel de transport, notamment dans l’aéronautique,
– et un secteur de la construction représentant 7,2 % de l’emploi, légèrement au-dessus de la moyenne régionale, et concentrant 41 % des entreprises artisanales.
Sur le territoire Terres de Chalosse, cette économie se traduit par une prédominance de petites entreprises, d’exploitations agricoles, d’activités artisanales et de services de proximité. Elle génère de l’emploi local, mais expose aussi le territoire à des besoins constants d’adaptation des compétences, dans un contexte où l’offre de formation demeure limitée et peu diversifiée.
Les publics en insertion : une précarité durable et multifactorielle
Les bénéficiaires du RSA constituent un public central dans l’analyse du territoire. En janvier 2020, 7 604 foyers, soit 14 418 personnes, percevaient le RSA dans les Landes. Parmi eux, 4 693 bénéficiaires étaient allocataires de longue durée, depuis plus de quatre ans. Les situations de précarité s’inscrivent dans le temps et cumulent des freins multiples : santé, mobilité, parentalité, isolement social, rapport fragilisé aux institutions.
Quatre profils types se dégagent clairement :
- des femmes seules de moins de 50 ans, souvent en situation monoparentale, confrontées à des difficultés de garde et à une faible qualification ;
- des hommes seuls de plus de 50 ans, marqués par des carrières physiques, des problèmes de santé, d’illettrisme ou d’illectronisme ;
- des femmes isolées de plus de 50 ans, avec peu d’expérience professionnelle et une crainte forte de la sortie du RSA ;
- des hommes seuls de moins de 50 ans, parfois éloignés durablement du marché du travail, avec des problèmes de mobilité et d’engagement professionnel.
Près de la moitié des allocataires déclarent des difficultés de santé et de mobilité. Un tiers exprime un sentiment de découragement, et un allocataire sur deux sollicite des aides financières complémentaires. Ces constats soulignent la nécessité d’approches globales, individualisées et territorialisées de l’insertion.
Une jeunesse fragilisée par l’éloignement et le décrochage
La situation des jeunes apparaît particulièrement préoccupante. Le taux de scolarisation des 18–24 ans dans les Landes s’élève à 37 %, contre 51,8 % au niveau régional. Les migrations étudiantes vers les grands centres urbains, combinées à une offre locale limitée d’enseignement supérieur, affaiblissent durablement le lien entre jeunesse et territoire.
La part des NEETs (jeunes ni en emploi, ni en formation, ni en études) atteint 22 %, soit 11 077 jeunes sur le département, un taux supérieur aux moyennes régionale et nationale. Sur certains territoires comme le Grand Dax ou les Terres de Chalosse, la proportion de jeunes non scolarisés dépasse 40 %.
Les données de la Mission Locale confirment un faible niveau de qualification : près de 60 % des jeunes suivis ont un niveau inférieur au baccalauréat, et jusqu’à 47 % rencontrent des problèmes de mobilité. Le logement constitue également un frein majeur, puisque 80 à 88 % vivent chez leurs parents ou des proches.
Santé mentale et formation : des enjeux étroitement liés
Les constats issus de l’ARS mettent en évidence une dégradation continue de la santé mentale des jeunes depuis 2020, en particulier chez les 18–24 ans. Les troubles de l’humeur, les idées suicidaires et les recours aux urgences ont fortement augmenté. En 2021, 20,8 % des 18–24 ans étaient concernés par la dépression, contre 11,7 % en 2017.
Ces fragilités se traduisent concrètement dans les parcours d’insertion et de formation. Les expérimentations menées localement montrent que les besoins en compétences existent, mais que les freins périphériques (mobilité, ressources, confiance en soi, santé) empêchent l’accès effectif à la formation. L’autoformation, bien que présente, ne suffit pas à sécuriser des parcours professionnels sans accompagnement ni reconnaissance formelle des compétences acquises.
Une offre de formation insuffisante face aux besoins du territoire
Sur la Communauté de communes Terres de Chalosse, l’offre de formation est faible et concentrée, principalement autour de l’enseignement agricole public et de quelques organismes indépendants. Les possibilités de formation continue et de montée en compétences restent limitées, obligeant souvent les habitants à se déplacer vers les pôles urbains, ce qui accentue les inégalités d’accès
Les besoins identifiés convergent clairement :
- besoin de solutions de formation locales pour les entreprises et leurs salariés ;
- besoin de désengorger les dispositifs saturés des grandes villes ;
- besoin d’accompagnement lisible et de proximité pour les parcours de montée en compétences ;
- besoin de soutenir la reprise et la transmission d’entreprises artisanales ;
- besoin de renforcer les compétences transversales, l’adaptation aux mutations numériques et professionnelles ;
- besoin de proposer aux jeunes des alternatives crédibles sans quitter le territoire.
Ouvrir un chemin
Ce diagnostic territorial met en lumière un paradoxe : un territoire riche de savoir-faire, d’engagements et de liens sociaux, mais confronté à des fragilités structurelles qui limitent l’accès à la formation, à l’emploi et à l’autonomie. Les besoins sont là, partagés par les acteurs locaux et éprouvés par l’expérience de terrain.
C’est à partir de cette réalité que s’esquisse la proposition d’Icifornie. Une réponse qui s’ancre dans les usages, les contraintes et les ressources locales.
Sources et références mobilisées :
Cet article s’appuie sur un travail de diagnostic approfondi mené à l’échelle du territoire des Terres de Chalosse et, plus largement, du département des Landes. Les données présentées proviennent d’études publiques, de statistiques officielles et de bilans de terrain, croisés avec l’expérience locale du Tiers-Lieu Le Kl’hub .
Des données publiques pour comprendre les réalités du territoire
Une grande partie des chiffres cités est issue des travaux de l’INSEE, qui permet de mesurer les évolutions démographiques, sociales et économiques du territoire. Ces données éclairent notamment :
- le niveau de vie et la pauvreté,
- la structure de la population et son vieillissement,
- la scolarisation des jeunes,
- l’emploi et le chômage.
Ces statistiques sont complétées par les données de France Travail qui documentent plus finement la situation des demandeurs d’emploi, l’évolution du chômage, ainsi que les problématiques spécifiques rencontrées par les jeunes et les publics les plus éloignés de l’emploi.
Le regard des institutions locales de l’insertion
Le diagnostic repose également sur les analyses produites par le Conseil départemental des Landes, dans le cadre du Pacte Territorial d’Insertion (PTI). Ces travaux apportent un éclairage précis sur :
- les bénéficiaires du RSA,
- les situations de précarité durable,
- les freins à l’insertion (santé, mobilité, parentalité, isolement),
- les profils types des publics accompagnés.
À cette approche institutionnelle s’ajoutent les données de la Mission Locale des Landes, qui permettent de mieux comprendre les parcours des jeunes sur les différents territoires (Terres de Chalosse, Chalosse Tursan, Pays Tarusate, Coteaux et Vallées des Luys), notamment en matière de :
- niveau de formation,
- accès au logement,
- mobilité,
- besoins en formation et en accompagnement.
Un éclairage spécifique sur la jeunesse
Les constats concernant les jeunes (décrochage scolaire, NEETs, faible qualification) s’appuient également sur les travaux de Cap Métiers Nouvelle-Aquitaine, l’observatoire régional emploi-formation, qui analyse les trajectoires des 15–29 ans à l’échelle départementale.
La santé mentale, un enjeu transversal
Les données relatives à la santé mentale des jeunes proviennent de l’Agence Régionale de Santé (ARS). Elles mettent en évidence une dégradation marquée depuis 2020, en particulier chez les jeunes adultes, et soulignent la nécessité de mieux articuler insertion, formation et accompagnement psychosocial.
L’expérience du terrain
Enfin, ce diagnostic s’appuie sur les bilans issus de l’expérimentation locale “Ma Réussite Projet”, menée au sein du Tiers-Lieu Le Kl’hub. Ces éléments de terrain donnent à voir :
- les besoins réels en compétences,
- les obstacles concrets à l’accès à la formation,
- les limites de l’autoformation non accompagnée,
- l’importance des lieux de proximité, non institutionnels, pour recréer de la confiance et du pouvoir d’agir.



