Depuis le mois d’octobre, six femmes suivent une formation en couture d’ameublement, formation initiée par le collectif d’artisans Casmau à Hagetmau et conçue avec le Kl’hub et l’AFEPT dans le cadre d’Icifornie. Une formation pour acquérir des compétences rares, pensée sur mesure et unique en France.
Bonjour ! Pourriez-vous vous présenter et me raconter l’histoire de votre présence ici aujourd’hui ?
Emilie : Je m’appelle Emilie Cazenave j’habite à Hagetmau, j’ai toujours vécu dans les Landes. Je travaille actuellement dans l’aide au ménage. Il y a 3 ans j’ai fait une formation « amorce de parcours » et j’ai réalisé un stage de couture de deux semaines à Navailles. Ca m’a beaucoup plu, et j’ai décidé de me lancer dans la couture.
Caroline : Je suis Caroline, je suis basée à Habas. J’ai eu pas mal de travails différents, toujours très manuels. Actuellement je suis en fin de droits (au chômage). Quand cette formation a été proposée, je me suis dit que ça pouvait être une bonne idée d’allier mon passe-temps, la couture, à un travail qui pouvait aussi être rentable, stable. Lier l’agréable avec le pécunier, et terminer ma carrière dans quelque chose qui me plait.
Comment avez-vous entendu parler de cette formation ?
Caroline : mon conseiller France Travail m’a parlé d’un forum sur les métiers où cette formation serait présentée. J’y ai rencontré une personne du Kl’hub qui m’a dit qu’avec mon cursus je pourrais faire partie des personnes qui seraient prises.
Emilie : j’en ai entendu parler grâce à la dame chez qui je fais le ménage, c’est elle qui m’a trouvé cette formation.
Que connaissiez-vous déjà avant de démarrer cette formation, sur quoi pouviez-vous vous appuyer ?
Emilie : lors de mon stage à Navailles, j’ai créé des trousses, un sac. Les tutrices m’ont dit que je m’étais très bien débrouillée, que j’avais du talent, alors ça m’a motivée pour continuer. Je savais déjà piquer droit, dans les virages, je savais un peu manipuler la pédale de la machine. J’avais les bases de couture.
Caroline : chez moi c’est génétique. Mon grand-père était tailleur, on est tous très manuels dans la famille. Je faisais de la couture sur une machine familiale, celle de ma mère puis la mienne. Ça m’attirait naturellement.
Quels souvenirs gardez-vous de ce grand-père et de son métier ? Que dirait-il s’il vous voyait aujourd’hui suivre cette formation ?
Caroline : mon grand-père a été obligé de changer de métier, tailleur ça ne se faisait plus avec l’arrivée de la grande distribution. Comme il avait sept enfants à nourrir c’était pas simple. La couture, c’est un virus familial, il y a plusieurs enfants et petits-enfants qui sont partis là-dessus. Adolescente je voyais sa machine, je discutais vêtements avec lui. Il m’a fait des petites vestes sans manches, et comme je lui piquais ses casquettes il m’en a fait une.
S’il me voyait aujourd’hui il me dirait que je suis bien loin de son métier mais que je reste dans la génétique du mouvement. Je pense qu’il serait assez fier.
Emilie : moi, ma mère est couturière, et ma grand-mère aussi. Quand ma mère a appris que je faisais de la couture elle m’a dit qu’elle était fière de moi et qu’elle était contente que je sois dans le même métier qu’elle. C’est important pour moi, ça me fait plaisir qu’elle me dise ça. Ça crée du soutien, de la complicité.
Vous avez fait les deux tiers de cette formation, concrètement ça se passe comment ? Comment la vivez-vous ?
Emilie : on est deux jours et demi en entreprise chaque semaine. Le mercredi on est au plateau technique avec nos deux formatrices en chef. Et le vendredi nous sommes ici au Kl’hub. Ce qui est chouette, c’est quand on est en entreprise et avec Yola (notre tutrice), on crée plein de choses, on apprend. Ce que je trouve moins chouette c’est le vendredi, c’est un petit peu long et technique, on travaille sur l’ordinateur avec beaucoup de papier, c’est un peu ennuyeux et difficile aussi.
Caroline : on n’est pas assez dans les entreprises, pas assez dans le pratique, et on manque cruellement de moyens au plateau technique : on a trois machines pour six personnes, une seule surfileuse. Le tissu on est obligées de le pleurer auprès des entreprises. Certaines jouent le jeu très bien. Les entreprises sont demandeuses mais ne nous donnent pas toujours les moyens et ne nous assurent rien après : on n’aura pas d’embauche, pas de perspective. Il y avait deux places dans une des entreprises mais elles ont été pourvues.
Emilie : ils n’ont pas attendu qu’on finisse la formation, et nous étions dans l’attente d’une promesse d’embauche et d’un avenir là-dedans. On est toutes déçues car on n’aura rien, on va toutes repartir dans notre petite vie et se débrouiller pour trouver du travail à droite à gauche.
Caroline : on avait bien conscience qu’on ne serait sans doute pas toutes embauchées, mais un peu plus d’un mois après notre entrée en formation on nous dit que les postes sont pourvus. Les autres entreprises ne peuvent pas se permettre d’embaucher une autre personne pour l’instant.
Emilie : de mon côté j’ai postulé à Navailles, mais finalement ils ont embauché deux intérimaires qui n’ont pas vraiment d’expérience, alors que nous on en a plus qu’eux je pense. Je trouve ça dommage qu’ils n’aient pas attendus qu’on ait fini la formation en janvier pour embaucher une ou deux d’entre nous. C’est vraiment dommage.
Caroline : je pense que ce projet de formation a été fait trop tôt par rapport aux entreprises.
Emilie : au niveau des paies aussi c’est catastrophique.
Caroline : on vient toutes du chômage, on est toutes en arrêt de travail à part Émilie qui travaille dans le ménage.
Emilie : j’avais quitté mon boulot pour suivre cette formation mais j’ai dû reprendre. Je travaille le ménage en même temps que la formation parce que financièrement c’est pas possible.
Caroline : on est très mal prises en charge financièrement. On a été obligées de faire appel au Kl’hub pour qu’ils nous aident. On est deux de Habas, ils nous ont prêté une voiture parce que financièrement on ne peut pas payer le gasoil pour aller en formation. C’est pas possible.
Emilie : je reçois 200 euros et quelques pour cette formation, je ne peux pas payer mon loyer avec. Je l’ai dit au Kl’hub, Véronique a essayé de trouver d’autres aides, mais c’est pas possible car celles qui existent sont pour payer le loyer et moi j’ai déjà la CAF. Pour la nourriture ça reste galère.
Le soutien du Kl’hub que vous mentionnez, c’est ce service de conciergerie. Qu’est-ce que ça vous apporte ?
Emilie : ils sont tous super, très généreux, très gentils. Si on a un problème ils sont là : pour le financement, pour une voiture de dépannage, pour les colis alimentaires (Frédérique, une autre apprenante a pu en bénéficier).
Caroline : on a fait appel à toutes les idées qu’on pouvait avoir, tous les plans, on a eu le soutien du kl’hub systématiquement. À chaque fois qu’on avait un problème ils essayaient de trouver une solution. Les ordinateurs, c’est eux qui nous les prêtent. Et moralement ils sont là, très dynamiques derrière nous, ils y passent du temps.
Emilie : ils nous offrent des petits gâteaux…
Caroline : et surtout il y a le côté câlins !
Emilie : le kl’hub est très convivial, on s’y sent à l’aise. Heureusement car les journées du vendredi sont longues.
Caroline : surtout après une semaine dans les pattes et tout ce que ça comporte à apprendre : il y a les machines à connaitre, les formules, tout un côté technique qui est très important et qu’il faut qu’on maitrise.
Emilie : tout le matériel, les tissus, les noms qu’il faut apprendre, il y a bcp de choses à retenir.
Ce n’est pas rien, d’avoir été sélectionnées pour cette formation unique en France et de tenir bon contre vents et marées. Qu’ avez-vous l’impression d’avoir appris, techniquement, sur vous ?
Caroline : on a appris qu’on était capables de le faire, et on est solidaires les unes des autres.
Emilie : j’ai appris que je pouvais être capable. J’apprends à avoir plus confiance en moi. Avant je me disais que les autres savaient mieux faire et que moi je ne comprenais pas et que je n’allais pas y arriver. Mais finalement ça m’est arrivé de savoir mieux certaines choses que d’autres, je me suis rendu compte que moi aussi je peux comprendre, je peux y arriver. Ça m’a redonné confiance en moi. Je suis très contente de suivre cette formation et on a encore plein de choses à apprendre.
Caroline : pour l’instant on est allées dans deux entreprises très différentes. La troisième va être encore plus différente. C’est très intéressant de passer de la grande entreprise, à l’entreprise plus familiale cocooning, au le petit artisan qui travaille dans son garage.
Emilie : c’est sûr c’est différent. On va aussi repartir avec des petits souvenirs qu’on a créé, ça c’est vraiment chouette. On va pouvoir dire « c’est moi qui l’ai fait », c’est chouette.
Quels sont vos rêves pour l’avenir, où voudriez-vous évoluer ?
Caroline : retourner dans la première entreprise et travailler avec eux : Bastia.
Emilie : je dirais pareil, c’est génial là-bas.
Caroline : on a appris énormément. Ils font vraiment de tout, de la restauration, de la fabrication, de la création, il y a toute la gamme. Les autres entreprises sont aussi intéressantes, mais le côté familial de Bastia a quelque chose de très sympa, ni trop gros, ni trop petit.
Emilie : c’était parfait.
Ça change quoi d’être pas trop gros pas et pas trop petit ?
Emilie : quand c’est très grand il y a bcp de personnes et certaines ne sont pas forcément en accord avec d’autres, il y a un peu d’hypocrisie, et beaucoup de travail. Quand c’est très petit tout le monde s’entasse les uns sur les autres. Mais à Bastia, elles sont trois personnes, la couturière et deux tapissières. Elles sont solidaires, elles sont amies, elles se voient en dehors du travail il y a une bonne ambiance.
Caroline : dans une grande entreprise on fait plutôt de la série, et il n’y a pas de moments où le rythme est plus cool. Bastia a toute une gamme de produits, ils reprennent leurs anciens produits pour les remettre au goût du jour. Leur matériel était vieillissant certes mais pas trop vieux, pas trop récent pour qu’on n’ait pas peur de l’abîmer. Il y avait un équilibre agréable.
Aviez-vous déjà eu l’occasion de vivre une formation de ce genre ?
Caroline : j’avais fait une formation en maroquinerie, qui était contraignante et ardue mais il n’y avait pas cette ambiance. On était formées pour un poste, on n’allait pas au-delà de ce qu’il y avait à faire. Alors qu’ici on peut imaginer bouger, aller vers la coupe ou la tapisserie, le montage. On peut espérer avoir une gamme de savoir-faire qui va nous faire évoluer.
Emilie : j’ai suivi une formation avec l’INFREP, « amorce de parcours », avec seulement une semaine dans le mois dans différentes entreprises pour voir quels métiers pourraient nous plaire. Là c’est ma première formation où on travaille vraiment.
Quels ingrédients retenez-vous de cette formation aujourd’hui ?
Emilie : la variété des savoir-faire, la solidarité, les câlinous.
Caroline : un peu de confort supplémentaire aurait été sympa, là on est sous le stress de savoir comment on va faire quand on va sortir de la formation. On commence toutes à fatiguer, fin de semaine, fin d’année. Heureusement il y a les vacances qui commencent ce soir. Pour certaines c’est la première fois depuis très longtemps. Je vais pouvoir jouer aux jeux vidéo avec mon fils !
Emilie : elle lui a fait un coussin pour ses manettes ! Et moi un gros coussin avec un tissu tout doux. Je suis contente. J’ai aussi fait des galettes de chaises pour chez moi.
Caroline : les tutrices nous encouragent à avoir un projet personnel sur lequel elles peuvent nous superviser. Et on a des conseils de pro. J’ai même fait une trousse à maquillage pour ma fille.
Apprendre ici, malgré tout
Ce qu’Emilie et Caroline racontent n’est pas seulement un témoignage.
C’est le reflet fidèle d’un pari audacieux : former autrement, en milieu rural, dans des conditions réelles de travail, avec un accompagnement humain au plus près de la vie des gens.
L’AFEST couture initiée par le collectif d’artisans Casmau, en lien avec l’AFEPT et la conciergerie de formation du Kl’hub, est un prototype vivant, une tentative concrète d’adapter l’apprentissage aux territoires, aux métiers en tension, aux réalités sociales.
Il y a des failles : les délais, les conditions matérielles, les incertitudes sur l’avenir.
Mais il y a aussi des liens solides, de la confiance tissée, de la fierté retrouvée.
Ce que montre cette expérimentation, c’est que la réussite ne se mesure pas qu’en contrats signés, mais aussi en courage partagé, en compétences révélées, en capacités à tenir debout.
Ici, en Chalosse, on tente, on ajuste, on apprend.
Et c’est peut-être ça, Icifornie :
un territoire qui croit encore que l’on peut faire mieux, même quand ce n’est pas simple.
Et surtout, qu’on peut le faire ensemble.



