Sylvie a porté avec sa collègue Nathalie la conception de FESTON, la formation en situation de travail des couturières d’ameublement. À quelques semaines de la fin d’Icifornie, elle raconte ce que l’expérimentation lui a appris, et un tiers-lieu, et ce qu’elle referait autrement.
Sylvie commence par une histoire, celle d’un blason. Elle y tient : c’est son image d’Icifornie.
Une constellation
J’ai envie de raconter l’histoire d’Orion [à vérifier : lieu de la rencontre entre tiers-lieux]. Dans le cadre de la recherche-action “se former en tiers-lieux” menée par la Coop tiers-lieux, nous étions réunis avec les autres tiers-lieux pour dire où nous en étions de cette expérimentation. Nous avons fait le blason d’Icifornie à partir de nos valeurs. Je me suis appuyée sur le logo du Kl’hub, mais j’en ai fait autre chose : une constellation. Les étoiles, ce sont les idées, et chaque étoile peut venir d’un horizon différent, des entreprises, des organismes de formation, des gens. On branche tout ensemble et ça donne une configuration particulière, « sans couture ». Chaque projet a sa propre constellation. Il s’agit de relier, dans un territoire, des parties qui n’ont a priori rien en commun, mais une envie de faire ensemble. Cela caractérise bien ce que nous avons fait, et c’est l’ADN du Kl’hub. Je suis partie d’« ici », de Google Maps, en me demandant où ça nous emmène, et je suis arrivée dans les étoiles. Ce jour-là, la Coopérative Tiers-Lieux nous avait annoncé que nous avions été retenus pour raconter un parcours d’Icifornie en bande dessinée, pour la restitution de la recherche-action au Forum de l’ESS à Niort.
« Les étoiles, ce sont les idées, et chaque étoile peut venir d’un horizon différent, des entreprises, des organismes de formation, des gens. On branche tout ensemble et ça donne une configuration particulière, « sans couture ». Chaque projet a sa propre constellation. Il s’agit de relier, dans un territoire, des parties qui n’ont a priori rien en commun, mais une envie de faire ensemble »
« On nous attend au tournant »
FESTON, c’était un grand moment : allez, on y va ! Je n’avais jamais fait de projet comme ça. Je suis formée sur l’accompagnement, la gestion des compétences, mais pas sur un projet de cette envergure, avec autant de défis. On s’est lancés de manière très naïve, en tout cas pour ma part. On a été téméraires. Avec ma collègue Nathalie, la responsable pédagogique, nous avons eu de la supervision avec l’ANACT : la Région Nouvelle-Aquitaine offrait des séances de supervision aux participants de son appel à projets AFEST. Nous étions sept organismes de formation à travailler sur des projets AFEST, et nous avons pu comparer nos projets et nos outils.
« Je n’avais jamais fait de projet comme ça »
La Région nous disait que nous ne manquions pas de culot : faire tourner cinq entreprises entre elles, c’est compliqué, et changer trois fois de lieu, à 35 kilomètres de son lieu de formation, c’est trop pour un stagiaire. On s’est dit : mon Dieu, on nous attend au tournant. C’était stimulant, parce que nous avons pu évaluer nos outils et notre pédagogie au regard des autres. On s’est dit qu’on était super forts, en fait, même si on a été un peu lourdauds sur d’autres points. Nous avions essayé de rentrer dans tous les critères de l’AFEST ; l’ANACT nous a dit que nous pouvions alléger. On a relâché un peu la pression. Ça donne beaucoup d’assurance. Et la satisfaction d’avoir réussi quelque chose qui ne s’était jamais fait.
« la satisfaction d’avoir réussi quelque chose qui ne s’était jamais fait. »
« Bébé AFEPT et bébé expérimentation »
Sylvie se souvient de son premier jour. Elle était à l’AFEPT depuis deux ou trois jours quand elle a rencontré l’équipe du Kl’hub.
Gilles me donne le cahier des charges : « Tiens, c’est pour ta culture. » Un énorme pavé. Je n’avais pas encore rencontré ma directrice. Je ne comprenais rien. Dans quoi je m’embarque ! Au début, je ne comprenais rien à l’AFEPT et rien à Icifornie. J’étais un bébé AFEPT et un bébé expérimentation.
J’avais commencé à construire ma place sur la formation de conseiller en insertion professionnelle, qui était nouvelle à l’AFEPT. Je ne me suis placée dans aucun dispositif existant : au début, c’est compliqué, parce que tu crées mais tu n’es pas raccordée. FESTON m’a permis de me raccorder au reste de l’association, par le travail conjoint avec Nathalie et par les outils de l’AFEPT. J’avais six mois de boîte. Ce projet m’a permis de m’inscrire dans l’AFEPT en tant que Sylvie, de construire ma propre place.
« Ce projet m’a permis de m’inscrire dans l’AFEPT en tant que Sylvie, de construire ma propre place. »
Ça a changé mon regard sur mes propres compétences, sur mon positionnement, ma maturité, et sur une capacité que je ne voyais pas avant : ma capacité à innover. J’ai été capable de mettre en place un titre professionnel, de travailler sur deux appels à projets, et j’ai mis en place la VAE pour l’AFEPT, en trois semaines, audit compris. L’AFEST m’a permis de structurer tout le reste, en boule de neige. Avant, j’étais freelance sur des dispositifs de formation et d’accompagnement ; j’ai participé à des appels à projets nationaux, mais sur les contenus, pas en tant que porteuse du projet. Là, oui. Ces compétences étaient déjà là, mais pas conscientes. Je vois maintenant ce que j’apporte au collectif : créer des parcours, imaginer par où ça va passer, avoir une vision globale qui permet de vérifier qu’on a tout, avec l’appui précieux de ma collègue. Je suis à la bonne place dans l’ingénierie de formation. Le niveau financier, ce n’est pas moi.
« Ça a changé mon regard sur mes propres compétences, sur mon positionnement, ma maturité, et sur une capacité que je ne voyais pas avant : ma capacité à innover. »
Je sens que ça donne une impulsion à l’AFEPT. Dans les chiffres clés du bilan 2024-2025, il y a une page de plus, sur l’innovation pédagogique, avec FESTON. Elle n’y était pas l’année précédente. En septembre, nous lançons des modules courts : c’est une révolution. C’était dans les projets à venir, et l’ouverture est là. Je pense que cette expérimentation y a contribué. Je suis embauchée pour mettre en place ces nouveaux projets, ça se lance, et j’ai un peu plus confiance. En un an et demi, ce n’est pas mal. Ma collègue me dit : « Je vais vite. »
Ce que FESTON a demandé
L’analyse des besoins en entreprise a été un temps fort. Il n’y avait rien : j’ai créé de toutes pièces, avec Yola, la trame d’entretien. Travailler avec elle, c’était chouette. Les analyses réflexives avec les couturières, c’était trop mignon. Elles ne voulaient pas, mais en même temps c’est passionnant : quand tu poses les bonnes questions, elles te racontent tout ce qu’elles font, même s’il y a des résistances à lever.
FESTON, c’était le moment où nous étions tous concernés, tous ensemble, Kl’hub et AFEPT : Véro, Béa, Lauric, Gilles, Nathalie, Jean-Yves, Jean-Louis, moi. Toutes les équipes étaient là. On est tous dedans, j’adore ça. Chaque étape était nouvelle, de la conception-action pure, en direct. Pas le temps de s’appesantir. C’est beau, quand même.
Nathalie s’est occupée des tutrices, et elles ont vraiment fait un bond dans leur méthode d’accompagnement sur un poste de travail. Les tutrices sont un élément clé. Moi, je faisais l’analyse réflexive une fois par mois, calée sur la fin de session et le roulement entre entreprises, en début, milieu et fin de parcours, pour coïncider avec les formations des tutrices. Et je faisais l’évaluation des compétences.
Les apprenantes n’aimaient pas l’analyse réflexive. Au départ, l’outil était compliqué et un peu lourd ; nous avons tout revu après la première fois. Je me suis trouvée bloquée avec le référentiel que nous avions bâti avec Nathalie, parce que les apprenantes n’avaient pas fait les mêmes choses dans les entreprises. Elles n’ont pas suivi les consignes des situations apprenantes (je couds droit, je fais des angles) : les tutrices leur ont directement donné une trousse à réaliser. Il y a eu une dissonance à cet endroit-là. Jean-Louis est venu avec moi sur le numérique, et nous avons tout transformé en changeant de support : un support de diapositives simplifié, avec des photos copiées-collées, et une fiche navette à numériser.
Le dispositif aurait été plus léger sans la journée au Kl’hub. Mais cette journée était importante, et le Kl’hub a fait un effort énorme dans l’accompagnement. Les apprenantes avaient le sentiment de ne pas être sur le terrain. Être au bureau nous passionne, nous, mais pas elles.
Apprivoiser le Kl’hub
Il a fallu apprivoiser leur fonctionnement. Gilles a une grande culture et il va très, très vite. Il sait tout, et du coup on rame. Au début, Véro me faisait rire en réunion : elle était tout le temps sur son téléphone pour chercher la signification des acronymes. J’étais pareille, mais je n’osais pas le faire. Nous avons passé de bons moments au Kl’hub ; la convivialité et le partage comptent beaucoup. Nous avons travaillé ensemble, puis ça s’est raréfié dans le deuxième temps. Entre FESTON et la formation CIP, j’étais trop sollicitée. Depuis, les projets ne passent plus par moi, j’ai l’impression. Sur le concept de formation distribuée, Gilles a repris la main ; sur les finances, c’est Jean-Yves. J’ai l’impression de faire la boîte aux lettres depuis FESTON. J’ai eu deux parcours individuels, mais tous les autres essais ne sont pas passés par moi. J’ai été très peu en relation avec les autres organismes de formation, parce que Gilles a pris le relais en local. C’est le territoire, il avait besoin d’agilité, je me dis.
« la convivialité et le partage comptent beaucoup »
Le Kl’hub a une forme de collaboration qui n’est pas du tout la même que celle de l’AFEPT. Parfois, j’ai six interlocuteurs différents. J’ai l’impression que tout le monde se mêle de tout, et pour nous ce n’est pas toujours compréhensible. Dans FESTON, quand quelqu’un s’insérait dans les temps de formation, je ne trouvais pas ça juste ; nous, nous ne nous insérions pas dans les temps d’accompagnement socioprofessionnel. Mais c’est une expérimentation. Dans l’analyse de pratique du vendredi, il y avait Véro, Béa, Lauric et moi : quatre personnes pour accompagner six apprenantes, c’est beaucoup. Chacun cherchait un peu sa place. Je comprends que tout le monde ait envie de capitaliser là-dessus, mais ce n’était pas confortable. De même, pour le suivi de l’intégration de mes apprenantes, je n’ai pas eu les informations dont j’avais besoin, et le bilan socioprofessionnel n’a pas été fait par le Kl’hub. Je n’ai pas compris. Nous avons des façons de faire différentes. Était-ce du bénévolat ou non, je ne sais pas.
Je suis aussi formatrice CIP, et j’avais tendance à me dire : un conseiller en insertion professionnelle fait ceci. Mais il se passait autre chose. Elles sont coachs, pas CIP. Il y a un décalage là, une tectonique des plaques qui s’est faite comme ça. Quand j’ai préparé une trame, parce que nous y sommes obligés en tant qu’organisme de formation, j’ai senti quelque chose de pas ajusté, comme si nous étions donneurs d’ordre. Pas très grave, mais pas confortable.
Ce que nous aurions pu faire
Exprimer les rôles de chacun. J’ai loupé la phase de recrutement des stagiaires avec les employeurs : je n’avais pas de lien, je ne m’étais pas sentie concernée, je n’avais pas compris qu’ils m’attendaient. Il y a eu des petits glissements. C’est dommage, et je ne le louperais plus. Je n’avais pas conscience que la référente de parcours doit aussi maîtriser la trajectoire des apprenantes : ont-elles besoin d’aides, de rémunération ? Ma collègue chargée des dossiers des stagiaires arrivait tout juste. Nous avons loupé cette prise en main à l’AFEPT, et les stagiaires nous ont reproché de ne pas leur avoir assez dit comment elles seraient rémunérées, à quel tarif, comment ça allait se passer. La réunion de présentation des stagiaires aux employeurs aurait dû parler des dossiers de financement, mais j’ai dû m’adapter et présenter tout le dispositif : une réunion deux en un, je ne pouvais pas être partout. Cette étape était floue. Elle ne l’est plus du tout. Elle a créé des difficultés auxquelles le Kl’hub a dû se coller après. Ça aurait pu être plus léger pour le Kl’hub. Définir le rôle de chacun dans ce processus, dire en quoi consiste l’accompagnement socioprofessionnel et quels livrables sont attendus : nous l’avons fait au fur et à mesure.
« Je n’avais pas conscience que la référente de parcours doit aussi maîtriser la trajectoire des apprenantes : ont-elles besoin d’aides, de rémunération ? »
« Définir le rôle de chacun dans ce processus, dire en quoi consiste l’accompagnement socioprofessionnel et quels livrables sont attendus »
Finalement, nous parlons le même langage. Gilles connaît bien la maison AFEPT et il guide vachement bien. Heureusement, parce que j’étais trop nouvelle. Il m’a bien acculturée au comité local pour l’emploi, à la task force entreprises, il m’expliquait ce qu’il faisait. Je ne le remercierai jamais assez. J’apprécie l’aspect visionnaire : construire quelque chose de nouveau, c’est passionnant. Construire demain, n’oublier personne, être solidaire, ce sont des valeurs qui nous rassemblent.
« J’apprécie l’aspect visionnaire : construire quelque chose de nouveau, c’est passionnant. Construire demain, n’oublier personne, être solidaire, ce sont des valeurs qui nous rassemblent. »
La conciergerie, vue de l’AFEPT
Je vois bien l’intérêt de la conciergerie : permettre à des personnes du territoire d’être accompagnées sur les services, le numérique, et de ne pas être seules devant leur ordinateur en formation à distance. Le campus connecté de Mont-de-Marsan m’avait ouvert les yeux, avec ses référentes de parcours qui aident aussi à lever les freins sociaux et financiers pour que les étudiants ne lâchent pas, et je l’ai transposé. Nous avons expérimenté la conciergerie à l’AFEPT : j’ai accueilli une alternante venant du Lot-et-Garonne, normalement en 100 % à distance, à qui nous avons mis un sas d’accompagnement parce qu’elle n’avait pas le niveau requis en numérique. Deux formateurs ont joué le jeu ensemble, un « concierge » qui montre comment apprendre à apprendre, et un formateur plus technique, lié au cursus. Elle s’est super bien intégrée. Nous avons aussi fait la POEI de Lauric, avec un sas d’acculturation au tiers-lieu : pour quelqu’un qui va travailler en tiers-lieu, trouver sa place et comprendre le fonctionnement, c’est important. Dans ce rôle de référent de parcours sur place, le concierge de formation peut faire quelque chose, et peut-être accueillir différents organismes de formation.
Sur la formation distribuée, j’ai l’impression qu’il n’y a pas de cadre juridique, pas de convention : ça n’existe pas. Jean-Yves y travaille. Nous n’avons pas réussi à faire des parcours mixtes, une formation avec un autre organisme et un bout de parcours avec l’AFEPT. Conciergerie de formation, ça me parle : contractualiser avec un tiers-lieu. Mais ajouter un autre organisme de formation dans la boucle, nous n’y sommes pas arrivés.
Vu de ma fenêtre, et c’est intuitif, je ne pense pas que la formation distribuée soit le rôle de l’AFEPT. Gilles a toutes les casquettes pour que le Kl’hub vogue par lui-même, et c’est même mieux si ça vient d’un tiers-lieu que d’un autre organisme de formation. Il a plus d’opportunités sur le terrain que nous, qui expliquons de loin quelque chose où on devrait faire un partage de valeur : un ovni. Nous sommes le point d’appui opérationnel, qui donne le cadre de conventionnement et de financement : l’organisme de formation porte les actions de formation. Pour un organisme comme l’AFEPT, une antenne coûte très cher sur un petit territoire. Pourquoi un tiers-lieu ne pourrait-il pas faire office d’antenne, pour des permanences par exemple ? Et une conciergerie de formation peut amener plusieurs organismes, avec différents dispositifs.
Pour moi, le partenariat ne va pas se terminer demain : c’est un partenaire de longue route. Qu’ils prennent leur envol.
« Pour moi, le partenariat ne va pas se terminer demain : c’est un partenaire de longue route. »
Sylvie termine par ce qui l’attend : un appel à projets NAVI, porté par l’Université de Bordeaux et la Région Nouvelle-Aquitaine dans le cadre de France 2030, sur les transformations des métiers du vin, avec une trentaine d’organismes de formation de la région, et des parcours à construire pour des publics migrants et saisonniers.
Liens utiles
- AFEPT
- Le Kl’hub
- Collectif CASMAU
- AFEST : https://www.anact.fr/action-formation-situation-travail-afest
Note interne (brouillon) : à supprimer avant publication
Photos suggérées
Le blason d’Icifornie réalisé lors de la rencontre entre tiers-lieux (les notes disent : « blason à mettre pour illustrer »). À défaut, à identifier dans l’inventaire photos : Sylvie avec les couturières ou les tutrices pendant FESTON, ou l’équipe au Kl’hub.



