L’arbre de vie d’Icifornie : un récit en germination
Dans un projet comme Icifornie, la dimension du récit n’est pas un supplément d’âme. Elle est une nécessité. Raconter, c’est faire exister.
C’est donner du sens à ce que l’on fait, éclairer les chemins parcourus, renforcer la conscience de ce qui nous lie. Depuis les débuts du projet, des temps d’écriture collective et de mise en récit sont proposés à l’équipe cœur. Ils permettent de documenter les avancées, mais aussi de prendre soin de l’intention, de la direction.
L’atelier « arbre de vie », inspiré des Pratiques Narratives, s’inscrit dans cette démarche. C’est un outil qui mobilise la métaphore de l’arbre pour explorer les fondements d’un projet, ses ressources, ses aspirations et ses impacts.
À travers ce voyage, c’est la colonne vertébrale du projet Icifornie qui apparaît : ses racines, son tronc, ses branches, ses feuilles, ses fruits… et les tempêtes qu’il traverse.
Il était une fois un arbre…
Un arbre unique, aux racines multiples, au tronc solide, aux branches vivantes et aux fruits encore en formation. Cet arbre pousse en territoire landais. Il s’appelle Icifornie.
Il a grandi lentement, à l’ombre des doutes, nourri par la lumière des convictions. Il a été semé par des mains diverses, animées d’une même envie : faire pousser ici, chez nous, une nouvelle manière d’apprendre, de transmettre, de rester et de grandir.
Les racines, là où tout commence
J’ai grandi en rural avec une énorme soif d’apprendre, et pas de moyens pour le faire.
– Gilles
Les racines d’Icifornie plongent dans un terreau dense, où se mêlent engagement associatif, goût du faire ensemble, droit à l’apprentissage, liberté d’agir, et dignité. Elles s’entrelacent aux histoires personnelles de celles et ceux qui ont rêvé ce projet.
Gilles, enfant de la ruralité, se souvient de cette faim de savoir sans outils pour la nourrir. Béa, empêchée dans ses études pour raisons économiques, veut désormais offrir aux autres ce qu’elle n’a pas eu. Isabelle raconte vingt années passées à accompagner des jeunes tiraillés entre attachement à leur territoire et peur de l’ailleurs. Sylvie parle d’un « droit à faire autrement » qu’elle prend sans attendre qu’on le lui donne.
C’est un projet qui aide les jeunes du coin à rester, tout en s’ouvrant à de nouvelles idées, à d’autres regards sur le territoire et ses valeurs. Et ça, c’est précieux.
– IsabelleCe projet, dit Sylvie, c’est l’occasion de construire autrement, sans attendre qu’on nous y autorise. On a le droit d’y aller. Et on le prend.
Tous partagent un besoin viscéral de justice sociale, d’émancipation par la connaissance, d’un futur désirable ici, pas ailleurs.
On est allés sur cet appel à projet quand on a décidé d’y aller, on n’a pas attendu d’autorisation pour se sentir légitimes. Je vois cet appel comme une rencontre. On avait envie de faire quelque chose et on s’est donné les moyens parce que ça répondait à une problématique régionale. Je me suis toujours senti autorisé à y aller – Gilles.
Ces racines racontent une envie de transmission, une foi dans l’émancipation par l’apprentissage, une révolte douce contre la résignation. Elles disent aussi un engagement : coopérer pour faire émerger une société plus juste.
Dans nos racines, il y a beaucoup de « co », commente Isa : co-construire, coopérer, création de communs. Et la notion d’œuvrer à plus grand que soi.
Le tronc, ce qui nous tient debout
Ce projet tient debout parce que les personnes qui l’incarnent ont décidé de le porter ensemble. Le tronc d’Icifornie, c’est une alliance. Une bande de défricheurs qui ont décidé de tester, d’inventer, de réagencer.
Notre point fort, c’est nous. C’est le collectif qu’on a construit, les appuis que nous sommes les uns pour les autres – Gilles
Le tronc d’Icifornie est vivant, composite. Il se composé des structures, des espaces physiques, des ressources humaines. C’est l’espace KARE, conçu pour accueillir l’apprentissage sous toutes ses formes, dans un canapé ou un hamac, casque sur les oreilles ou crayon à la main. Ce sont les équipes, les outils, les rencontres tissées pas à pas.
Mais c’est aussi une posture. Celle de l’expérimentation, de la coopération. Du droit à l’essai, à l’erreur, à la transformation. On s’autorise à faire autrement, à sortir des sentiers battus, à créer des modèles alternatifs, à modéliser ce qui n’existe pas encore. On invente pas à pas une nouvelle grammaire.
Nos forces : l’écoute, l’agilité, la créativité, la pugnacité, l’adaptation, la résilience… et une stigmergie vécue.
Les branches, directions, élans, possibles
Les branches dessinent les aspirations du projet. Elles s’élancent dans plusieurs directions, mais toutes partagent une même visée : faire du territoire un espace apprenant.
- Relier les 4 PCI du territoire à travers la formation,
- Créer un modèle économique durable pour le tiers-lieu,
- Établir des ponts concrets avec les entreprises locales et les acteurs de la formation,
- Tisser des liens solidaires avec les habitants,
- Valoriser les métiers du soin, du social, du numérique et de la transition,
- Et essaimer. Partager ce qui a été expérimenté ici, pour inspirer d’autres territoires.
Ce que nous avons ici, ce n’est pas petit. Il faut juste le revaloriser, l’éclairer autrement – Isa
Les feuilles, nos alliés, nos ressources
Personne ne pousse seul.
Les feuilles, ce sont les ressources humaines, les réseaux, les personnes engagées, les partenaires parfois discrets, mais essentiels. Philippe, les bénévoles, les élu·es curieux, les voisin·es du Kl’hub, les complices de terrain…
Certaines feuilles sont passagères, d’autres plus solides. Mais toutes captent la lumière et permettent la transformation.
Les fruits, ce que nous faisons éclore & les impacts souhaités
Les premiers fruits apparaissent. Parmi eux :
- Une preuve de concept : faire de la formation en milieu rural, c’est possible.
- Une nouvelle posture : on n’attend pas qu’on nous dise de faire. On agit.
- Un modèle à partager : pas forcément à répliquer tel quel, mais à inspirer, à faire grandir ailleurs.
On veut vivre de ça. Et permettre aux gens du territoire d’en vivre aussi – Gilles
Ces fruits sont aussi partagés, comme le souligne Isa :
Les gens du territoire montent en compétence. Les organismes de formation bénéficient de nouvelles personnes à former avec une innovation pédagogique à laquelle ils n’avaient pas pensé. Ce sont des super-fruits.
C’est aussi une réponse aux défis : réinventer l’avenir sur un territoire marqué par la précarité, les crises, la désindustrialisation. Offrir une autre voie.
On bosse depuis 3 ans pour s’acheter un avenir un peu stable qui permette à chacun de trouver du boulot, et à la structure de vivre et de porter des projets de développement pour le territoire – Gilles
Et c’est, surtout, une vision partagée :
Coopérer pour inventer et construire durablement sur le territoire, un avenir local, solidaire et vivable pour tous. Devenir un territoire apprenant.
Tempêtes et défis, ce qui pourrait secouer l’arbre
Le local ne nous a rien demandé – Béa
C’est l’une des plus grandes tensions du projet.
Comment ne pas plaquer une solution ? Comment garder l’écoute au cœur du dispositif ?
Certaines résistances que le projet rencontre sont systémiques. Certaines sont invisibles.
Il y a le risque de l’épuisement, de la dilution, de l’incompréhension.
Et un cofinancement encore fragile : il faut tenir bon.
Mais il y a aussi cette confiance partagée dans le chemin, dans la capacité à créer du commun. Et dans l’arbre lui-même, dont les racines se renforcent chaque jour un peu plus.



